la version à lire
Je
reviens toujours, en vacances, à
Kernavez-sur-mer, ce coin de Bretagne magique et secrète, où ,
entre criques sauvages et ilots
fantastiques j’avais passé toute mon enfance,… Cet été-là, esseulé , mon
intention était de m’adonner sans
retenue à ma drogue préférée, mon vice : la pêche.
Oh,
je sais bien comme cette activité peut
sembler désuète voire ringarde à la plupart d’entre vous ! Mais en ce qui
me concerne, c'est un formidable moment de repos au cours duquel le plaisir de
laisser mon esprit vaquer au gré des vagues outrepasse amplement celui de sentir
une prise mordre au bout de ma ligne.
Ceci dit, jamais, au grand
jamais je n'aurais imaginé que cette passion, -somme toute bien contemplative
et solitaire-, m'amenât en pleine
légende, en compagnie deux drôles de
trolls. Depuis ce dimanche d’été, j’ai été métamorphosé.
**********************
Oui, j'avais décidé ce matin là, la marée
promettant un fort coefficent, de pousser jusqu’au fameux rocher de Mélusine, cité dans tous les
guides en raison des ses formes
spectaculaires. Je revois à présent ma
grand’tante, à la veillée, qui racontait
à un auditoire jamais blasé l’histoire
des coupables amours de Mélusine, de son châtiment, de la malédiction qui menaçaient les inconscients qui, d’aventure
s’approcheraient de son rocher.
Mais
pour moi, les charmes de l’enfance bretonnante étaient presque oubliés. Ce rocher, ce n’est qu’ une sorte de gros caillou
accessible à marée descendante, mais qu'il est ensuite impossible de quitter à
marée haute sans se tremper jusqu'à la poitrine. A moins d'être, comme moi, équipé de "waders" : ces
grosses bottes étanches qui remontent jusqu'au sommet de la poitrine et qui permettent
donc à l’autochtone que je suis de traverser sans encombres les
Ainsi équipé et insouciant, je cheminais, ma
canne et ma boite dans une main, l'autre me permettant de m'accrocher aux
rochers afin de rejoindre ce petit coin de pêche méconnu et donc fort
appréciable.
La première heure s'écoula sans qu'aucun
poisson ne daignât se manifester, et je
changeais vainement les leurres afin de trouver celui qui saurait séduire la
faune aquatique qui, je le savais fort bien, grouillait par ici...
Las ! infructueux et répétés coups de canne … je décidais de
changer de poste et de pousser jusqu'à l'autre versant du rocher de Mélusine, celui face à la mer, invisible de la cote, car masqué aux regards par le
" téton de la fée". Progressant dans l'eau, j'approchais donc de
cette mini plage, heureusement préservée des parisiens, qui ne se risquent jamais jusque là-bas,
soudain … quand soudain… J’en tremble
encore d’émotion en vous décrivant la scène.
Cela commença par une vision. Pas si
déroutante au premier abord. Une vision
qui réjouirait les pêcheurs les plus endurcis . Une apparition qu’on
croirait tout droit sortie des contes de
notre enfance. Mais jugez vous-même, j’ai pris des photos…
*****
D’ assez loin, j’aperçus, nageant à la surface des vagues, dans un
grâcieux clapotis, une sirène.
La sirène était une blonde, à la peau laiteuse. Un minuscule
monokini en guise de pudeur protégeait des regards ce qui ne saurait
s’exhiber. Quoique, quoique…
Intrigué par ce tranquille abandon, qu'elle
avait sans doute osé en raison de l’isolement de cette plage, je m'approchais doucement, toujours à l’affût d'improbables poissons. Mais
nada ! avais-je la canne maladroite, l'esprit accaparé par le spectacle de la jolie nageuse, qui , de pas en pas, se
faisait toujours plus ravissant ?
Déveine ou distraction, quoi qu’il en soit, je ne savais plus défaire mes yeux de la belle
cambrure, de ces reins, de ces seins, bercés
par les eaux. Mais soudain, je fus frappé par son sourire, un sourire de joie et
d’innocence, un sourire qui faillit me faire trébucher sur les algues… C’est
alors que j’avisai l’ homme, étendu sur
le sable, qui laissait sa compagne se
réjouir seule entre les vagues.
****
Poursuivant tant bien que mal mon
chemin, je m'approchais à quelques mètres de ma sirène, non sans jeter quelques
coups d'œil que j'espérais discrets , sur ces seins resplendissants de
vie.
‘'La
pêche est bonne ?" me lança t'elle incidemment
"Sans
plus " lui répondis- je benoîtement.
D’un naturel discret, je cheminais une
vingtaine de mètres plus loin, espérant
trouver le poste idéal qui
m’offrirait à la fois le calme plaisir de l’attente prise de rêve , à la fois la contemplation douce
des merveilles de la nature… et de cette sublime naïade. Quelques
secondes plus tard, la belle sortit des flots,
telle une de ces nymphes des tableaux de la Renaissance. J’en eus le
souffle coupé. Pourtant, je déchantai
quand je vis la divine enfiler prestement un ‘ haut’ ‘puis son t-shirt ! Accompagnée de son homme, elle levait le camp...
Mélusine voulait-elle me jouer un tour ?
Je n'avais plus qu'à me reconcentrer sur toute
cette faune qui semblaient avoir décidé, aujourd’hui, de me narguer . C’en était vraiment étrange.
Comme s’ils s’étaient passé le mot. :
« Taquinons le taquineur ». Sérieusement, aujourd’hui, les
poissons avaient une attitude bizarre. Ils me regardaient d’une façon étrange.
Une surprise n’arrive jamais seule. Il y avait bien eu ces
cris, ces rires, du coté du raz-de-lancelot. Comme un gémissement aussi. De
douleur. Ou de bonheur. Je me retournai et scrutais : nulle âme qui vive.
Un phénomène rare, qui hantait la
mémoire des habitants, on racontait que parfois, quand la brise tournait autour
du Rocher de Mélusine, on entendait la
voix des chevaliers d’Arthur.
Je
me souviens, des experts bardés de diplômes et d’appareils électroniques
s’étaient déplacés en juillet 68, accourus de tous les coins de la planète.
Toute une faune d’illuminés aussi… Tout ce petit monde de scientifiques , régulièrement,
se rencontre en « Symposiun de
climatériques appliquées de Nice », dans des WCoMS
[traduisez : World Congress of
Melusianism Studies] … Dans des revues
spécialisées, s’empilent les
rapports , communications, réfutations
, compte-rendus d’observations, « Nouvelle
théorie de la diagonale de Bigouden-Litovsky », je me souviens… je me
souviens … « Essai de combinatoires automatisées pour l’analyse du
prépléostonien inférieur, appliqué aux champs lexico-artésiens de
Kernavez ». Je me suis vaguement intéressé à tout ça, un
peu à titre de chercheur free-lance bien sûr, mais surtout en amateur tantôt
passionné et pointu, tantôt négligent … Je me souviens. Et j’ai oublié.
Pourtant, je m’en souviens fort bien : un jour, tandis que les experts se
disputaient doctement, moi le dilettante, moi dans mon petit coin, je l’avais
trouvée ! Euréka ! Une brusque
intuition et les hasards de ma mémoire aidant
je l’avais trouvée, l’explication
lumineuse d’évidence et de simplicité !
Je m’en souviens fort bien. Flûte
de flûte de flûte !!! j’ai le
mot , j’ai la formule sur le bout
de la langue, mai ça ne me revient pas… Est-ce la
sirène qui a brouillé ma mémoire ?
La brise avait cessé, les gémissements aussi.
Je haussai les épaules : « Bah, mon p’tit Yannou, c’est pas
aujourd’hui que Mélusine te sautera au cou. » « Quand même, ces
poissons, … c’est bizarre comme ils me regardent. »
Est-ce
à cet instant que tout a basculé ? dans mon dos,
fusa un cri, un rire cristallin
et enjoué. Pour un peu, je n’aurais pas osé rester, je me serais enfui... Je repris mes esprits, et me
retournais : c’était « mon couple » qui revenait vers moi.
J’avais compris : surpris par la marée, ils n'avaient pu rejoindre la baie. Réflexion confirmée lorsque
l'homme vint me trouver :
"Excusez-moi,
vous êtes du coin ?"
"
Plus ou moins" lui fis-je, bougon mais secrètement soulagé. " Si
c'est pour la marée, sachez qu'elle sera
haute dans une vingtaine de minutes et qu'il va vous falloir attendre deux
bonnes heures avant de pouvoir repasser dans l'autre sens"
Amusé
plus que véritablement ennuyé, il me répondit : "et bien nous voilà donc
coincés,… on va être obligé de rester bronzer"
"Faut
quand même reconnaître qu’il y a des choses plus dures à accepter !" lui
répondis je, rendu soudain de très bonne humeur par la mésaventure de ces
touristes, « ces parisiens ! » .
"
Certes !! " admit-il à son tour . " Et pour vous, ça se passe bien
?"
"Ma foi on a connu des jours
meilleurs" et ainsi avons-nous devisé quelques minutes sur les aléas de la
pêche.
Sur ce, je laissai mes parigots jouir
du soleil. Et je m’éloignais un peu, l'eau à hauteur du nombril, mais toujours
bien au sec dans ma combinaison, et taquinait paisiblement la bête. Et comme je
vous en parle, elle revient à ma mémoire, cette coïncidence … : les poissons se
désintéressèrent de ma personne, leurs
regards attirés tous ensemble par je ne savais quoi. Et je trouvais la raison : la proie de
mes penchants contemplatifs s'aventurait dans l'eau, mon ondine parisienne s’offrait
à Neptune en toute naîveté . …Après quelques agiles et vigoureuses circonvolutions marines, la blondinette s'approcha de moi.
*****
" Vous n'allez pas m'éborgner avec votre engin,
j’espère " me fit elle
"
Pas d’souci ! ma canne n'est pas de
taille à inquiéter des sirènes comme
vous" lui répondis-je, m’espérant finaud.
"
Y a vraiment des poissons par ici? "
"
Si, si , mais , je n’ai encore rien
ferré. Vous allez peut être me porter chance. Il y a une vieille légende
bretonne qui parle d’un pécheur
malchanceux,…, une sirène compatissante
vient se porter à son aide… »
«
Ah, … , les légendes bretonnes , je ne connais pas bien, dommage. Mais si je
pouvais me faire sirène, promis, je vous donnerais volontiers un coup de main. »
Je
me souviens, …, je ne sais pourquoi,…,
après la réponse de la belle nageuse, j’eus la sensation d’un blanc
aveuglant mes yeux, une sorte de vertige fugace. Je restai coi. Pourtant,
j’aurais tout donné, tout l’or
d’Arthur, toutes les daurades de
Bretagne, pour que la charmante
apparition ne s’éloignât. « Mon
p’tit Yanyan, faut assurer ! » Je me ressaisis. Et pour éviter la fin
d’un dialogue prometteur, je parvins à articuler, d’un coup, cette réplique:
"Mais dans tous les cas, ma matinée n'aura pas été perdue" "
« C'est
à dire ? »
"
Madame, sans vouloir vous offenser, je dois avouer que le spectacle que vous
m'offrez a déjà embelli tout ma saison. "
( Ouf ! Mais je me sentis soudain bien hardi ! Etais-je allé trop loin ? ma gêne était
grande, et je sentais mes joues prendre feu…)
"C'est
vrai ?" Elle souriait de ma confusion, ravissante, ravie, elle aussi. Bercés par les flots, ses tétons oscillaient et pointaient en
harmonie, comme deux limandes
de printemps, tentantes et insaisissables. Quel supplice !
"
Ah oui j'avoue que, peut être que c’est dû
à la surprise,…Mais jamais ne n’ai éprouvé autant d’émoi à la vue de …
d'une … de deux, … , enfin de
jolis seins comme les vôtres, vos, vos petits
tétons surtout ( et je peux vous
le confirmer, photo numérique à l’appui, je n’exagérais pas le moins du
monde...) "
"
Hihi, rit l’ingénue, à ce point ? Ca me fait
tout drôle, je me sens transformée en sirène…Fermez les yeux, je vais vous procurer une canne magique,
souple et bien solide… »
Bon
sang, la parisienne avait du
répondant ! Je ne savais plus quelle contenance prendre.
Je
ne sais par quel miracle, moi si taciturne d’ordinaire, je lançais, tout
empressé : " Ma foi, ce s’rait pas d’refus ! A bonne canne, bonne
prise, qu’on dit dans l’pays, en breton ! Mais vous, vous devriez sortir
de l’eau, je vous vois frissonner! Regardez
vos tétons, comme ils ont la tremblote…"
Un rire
tout en gaité et résolument enchanteur
vint me rassurer : je n'étais pas allé trop loin. Même que je me disais qu'une femme aussi joyeuse avec un
inconnu ne devait pas être trop farouche.
Mais ces
seins… ! Comme je m’en souviens !
Oui, ces seins qui affleuraient toujours à la surface de l'eau,
resplendissants de soleil ! et ces tétons
dardés vers le ciel, en un défi au Christ-Pêcheur ! J’en tremble
encore…Malgré tout, n'osant plus rien risquer, je m’affairais de nouveau au lancer de mon leurre. Illuminée par un sourire
de Joconde,
la sirène virevoltait autour de ma ligne.
"Visiblement,
le spectacle vous a suffit " me
lança t'elle, un clin d'œil venant accentuer son ton moqueur.
"
Humm, euh non mais bon, ... ( que dire? !!) C'est que, c’est que je ne voudrais
pas non plus vous manquer de respect, ni fâcher votre compagnon "
Elle
cessa ses allers-retours dans les vagues
et se redressa soudain, ’immobilisée les mains sur les hanches, avec un air pensif :"Oh pour ça pas
d'inquiétude, il n’est pas susceptible.
Il est même très content de me voir toute épanouie, et tant pis si les hommes
louchent un peu sur moi. Tant mieux, même.
Et puis vous savez, moi, parfois j’aime
bien être regardée ,…, du moins par des pêcheurs sympa, comme vous."
Elle
avait un ton qui me surprend encore, très sérieuse et pourtant, avez un zest
d’effronterie indéfinissable.
Je
ne sus que répondre : " Bon, excusez-moi, mais je dois changer de
leurre, celui-ci semble ne rien donner ce matin" et ainsi je retournai à
ma boite de pêche que j'avais oubliée entre deux rochers.
"
Je peux voir ça ? "
"
Bien sûr " ( Yann, calme-toi, ne te fais pas un film,… cette fille s’amuse, elle est gentille, c’est vrai , mais
elle ne s’intéresse pas à toi…)
Quelques
minutes plus tard, je sortis de l'eau et
ouvrais ma boite. Elle vint tout près, et me posait des questions subtiles, sur mes différents leurres, mes
appâts, et je retrouvais de l’assurance, la discussion s'engageait enfin dans
une autre voie nettement moins troublante.
"
Et si c'est moi qui pêchait? " me demanda-t-elle se rapprochant encore un peu plus de moi
"
Ben, euh bien sûr, aucun problème ! Vous avez déjà utilisé une canne à pêche
?", acquiesçai-je avec enthousiasme, tout heureux de pouvoir lui faire montre de mon savoir-faire,
et pas mécontent du tout qu’elle prenne intérêt à mon paisible vice.
" Bien sûr ! je ne suis pas si gourde, ça
m’est déjà arrivé quelquefois… J’aimerai
bien essayer la vôtre, " me dit elle, sa main collée à hauteur de ma fragilité mâle. Vindieu ! la sirène se faisait démone!
"
Alors joli pêcheur, me croyez-vous
toujours incapable d'attraper ce gros
poisson ?" Elle se dandinait contre moi, cette
sirène lascive, se moquait de ma
rigidité et de ma stupeur .
Mais
j’avais ma fierté, que diable !
Non, je ne voulais pas paraître tel un plouc bigouden, crédule , terrorisé par une parisienne, par une sirène…,
et, après quelques secondes d’hésitation, de fébrilité, je parvins à rétorquer : "
Ma foi, je crois bien que vous l'avez bien ferré, ce beau cabillaud ! Reste plus qu'à le
ramener à bord…"
"
Je devrais y parvenir" et sur ce, son autre main se glissa par dessus ma
combinaison, pour venir m'empoigner...
Son autre main vint défaire les scratches
de ma combinaison. Un étrange frisson de froid me parcourut l’échine, mais se dissipa très vite.
" Il est temps de vérifier ma
prise" reprit-elle. Aussitôt dit, aussitôt fait. Elle s'agenouilla,
pour goûter au produit de sa pêche. Ce fut le début de l'extase… Est-ce à cet
instant-là que tout mon être commença à
se transformer ? Cette sirène avait des doigts de fée. Me dévorait avec ardeur
et gourmandise. Sa langue vorace s’enroulait
tout autour de mon membre. Un divin supplice. Elle ne soufflait mot, la
magie, seule, opérait. Et son regard d’ange ! Et cette langue ! cette
langue perverse, serpentine…Le soleil m’aveugla. Je ne suis absolument pas croyant, pourtant il y avait
bien du miracle, du divin dans sa ferveur, dans sa prière à ma queue
dressée vers le ciel, dans une bandaison terrible. Non, vraiment, je n’étais
plus le même. D’ailleurs, c’est à ce moment, quand elle revint m’engloutir tout
entier, oui, c’est bien à ce moment-là qu’une vague magique s’est soulevée,
formidablement haute.
Vous haussez les épaules, je le vois bien.
« Yannou, le converti ! Yannou
et sa sirène ! » Vous pouvez vous moquer, mais regardez, cherchez dans le Télégramme de Brest. On y
parle d’une vague soudaine et merveilleuse, qui fait parfois chavirer les
embarcations, du côté du rocher de Mélusine. En tout cas, moi je sais, je l’ai
vue, cette vague. Aussi sûr que vous me voyez.
Si la parisienne était sirène ou pas, ça je ne saurais l’affirmer avec
certitude. Ce qui est certain également, c’est qu’elle suçait divinement.

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